dimanche 22 novembre 2009

je lis la musique sur les lèvres









Le Centre Départemental des Musiques et Danses Traditionnelles de Haute-Loire propose un café chantant au Café du Velay, au Puy-en-Velay, tous les 2e jeudis du mois à partir du 10 décembre 2009.
Chanta ! (prononcé en occitan), une invitation à participer à une réunion d'amateurs de chant traditionnel ouverte à tous.

Se poser un temps sur une banquette en skaï et s'écouter. D'où va sortir ce répertoire ? De ceux qui passent par là ? Des habitants à la ronde ? De ceux qui sont passés par là et de l'impression indélébile et fugace, magique et familière à la fois, qu'ils ont laissée entre les oreilles et dans les yeux de leur auditoire ?

samedi 21 novembre 2009

quand décident-ils de partir ?

Quand sont-ils partis ? Aux premières neiges ? Quand les arbres sur les plateaux sont, comme les hommes, gelés d'un côté, poussés par le vent froid de l'autre ?
Nous avons marché par tous les temps, tous les jours, nous sommes rentrés au coin d'un feu parfois, pétris de froid, les poches et les sacs remplis de fruits glanés, tantôt secs, tantôts juteux, comme des condensés, des pastilles d'été dans le début de l'hiver. Châtaignes, noix, pommes, poires, variétés perdues abandonnées à la récolte des oiseaux de passage... Nous nous sommes roulés dans ces prés chargés de ces fortunes insespérées de l'automne pour mieux les savourer et pour remercier la terre et les hommes de parfois si bien s'accorder.
Nous avons couru, nous nous sommes allongés sur ces talus à l'abri sur les crètes, entre Ardèche et Velay, entre vallée du Rhône et Mézenc, pour profiter du temps de midi, quand le soleil caresse de part en part le dos des montagnes.
Nous avons affronté notre peur des clôtures.

Une pensée pour ceux qui sont partis avant le gros de l'hiver, peut-être dans une période comme celle que nous connaissons aujourd'hui, sans autre force motrice qu'eux-mêmes, allés louer leur bras loin du monde, des leurs, en des pays inconnus, prendre à rebours la marche des saisons.

lundi 26 octobre 2009

à l'air libre


En préparant la marche, sur les conseils de Jeanette du Bistrot de Chadeyrolles je poussais jusqu'au gîte de Médille sur le versant ardéchois du Mézenc (commune de La Rochette).
Beauté exceptionnelle du site, du gîte. A l'entrée du champ des vaches des Vosges postées là comme dans un décor de musée, puis des poules sur le pas de la porte, des garde-manger dans l'entrée, des marcheurs à table, vite une place faite pour moi sur les bancs, et tout aussi vite une extraordinaire soupe dans l'assiette. Se poser. Recevoir avec reconnaissance ce repas d'une hôtesse qui, tout en partageant la table et les discussions de ses hôtes, vérifie discrètement du coin de l'oeil si j'apprécie cette soupe extraordinaire, et qui en sourit, du coin des lèvres cette fois...
Christine Zalhes qui semble en avoir vu du pays avant - peut-être au volant de belles voitures américaines - a décidé de s'installer dans ce gîte, tanquée aux pieds du Mézenc. Elle reçoit maintenant des marcheurs et voit le monde dans leurs yeux et leurs récits. Elle me demande d'expliquer à la tablée le projet que nous avons imaginé. Les marcheurs écoutent et leurs yeux se mettent à rêver de Nannette.
Puis un homme qui a l'âge d'être grand-père raconte.

A la Croix de Bauzon un jour, dans le Massif du Tanargue, un monsieur est passé, avec une grande cape, il notait la musique. Son père le lui avait raconté : lorsqu'il était enfant, soit sans doute à la fin du 19e siècle ou peut-être au début du 20e siècle, un monsieur était passé, dans la cour de la ferme, et il avait noté une chanson que l'enfant lui avait chantée.
Bien plus tard, ce monsieur, le fils du jeune chanteur d'alors, a rencontré la nièce de Vincent d'Indy qui lui a dit qu'il pouvait bien s'agir de Vincent d'Indy car il aimait marcher et portait parfois une cape... Il arrivait dans les villages et s'il fallait il couchait dans les fenières.
D'Indy aimait marcher, il couchait dans les fenières.


1892, Chansons populaires recueillies dans le Vivarais et le Vercors par Vincent d'Indy [classées et annotées par Julien Tiersot «28 chansons» dans la « Revue des traditions populaires», 15 janvier et 15. février 1892 [éd. 1892 Heugel]

dimanche 4 octobre 2009

images de la marche


Les
photos
prises
au cours de notre marche
sur les pas de Nannette
sont

ici



lundi 21 septembre 2009

sans balises


Tout est parti de là, c'est difficile à savoir.
Tant qu'il y a le fleuve on peut suivre sa direction pourvu de ne pas marcher trop au bord. Ensuite attention, on peut trouver des neiges persistantes qui masquent la route, recouvrent les sous-bois, effacent les sentiers. On peut se fier alors aux piquets des clôtures des prés ou des propriétés pour filer droit.
Je verrai quand je rentrerai, quelle saison se sera, et par où je passerai.

Tout est parti de là, c'est difficile à savoir. Qui aurait pu le prévoir ?
Attention, il y a encore des gens du côté de Bourlatier sur ces parties du plateau qui meurent de froid, leur voiture immobilisée, ils mettent le chauffage et puis... après, ... rien.
Je verrai quand je rentrerai.

On croit savoir d'où ça vient mais il en vient de toute part.
Quelle est vraiment la source ? Dans quel sens faut-il marcher ?
Se souvenir de ce premier pont. Cabane en bois, tas de gravier, monter derrière les barrières en direction de la clairière puis suivre le chemin entre les piquets. On ne voit plus rien. Un chemin a-t'il jamais existé ? On ne voit que les Sucs dépasser. Viser le pied de celui du Sépoux par l'ouest, viser ensuite celui du Séponet par l'est, contourner par la droite et continuer en tirant à travers la forêt. Longer une étendue de neige sans arbre au milieu qui rejoint une terre de lande avec un petit sentier qui repart vers la droite.
On verra bien comment je rentrerai. (De toutes façons il n'était plus possible de rester).

Trouver le Suc de Montfol, déjeuner là à midi d'un reste de pique-nique ouvert sur l'herbe.
Repasser dans sa tête toutes ces images embrouillées du chemin parcouru, tantôt savourant le plaisir de lancer une jambe devant l'autre, de sentir la chaleur du soleil remontant de la terre charrier toutes les odeurs d'un printemps qui se fait languir, tantôt dans une inquiétude hative et pressée d'en finir d'une ornière dont on ne connaît pas l'issue, de passages difficiles que l'on ne peut pas éviter : glisser, s'embourber, se prendre les pieds dans les taillis épais.
Faudra-t'il que je me préoccupe de dormir quelque part ce soir ?

Reprendre la route par un des sentiers qui part de là. Passer comme on peut... dessous, par dessus... au milieu de tous ces troncs et branchages effondrés par le poids de la neige.
Le paysage s'ouvre. Longer ce pierrier par la lisière du bois, on voit les premières habitations, se rapprocher. Parler ? Chanter ?
Je verrai quand je rentrerai, comment je m'y prendrai, par où je passerai, et à qui je raconterai.

vendredi 4 septembre 2009

dans le vent

C'est en flanant cet été un samedi aprés-midi du côté de l'Emmaüs de Taulhac, rendez-vous hebdomaire des Ponots en promenade, que j'ai pu entendre pour la première fois depuis mon arrivée dans le Velay une vraie conversation suivie et ordinaire en patois entre deux hommes, d'un certain âge. Dans d'autres lieux limitrophes comme à Lamastre où j'avais été conduite par la main de Pascale, nous avions pu constater que ce type d'échange spontané subsistait encore il y a moins de 5 ans dans les cafés au petit matin, des gars du coin nous en avait fait la faveur par leurs discussions de comptoir. Aujourd'hui on se laisse surprendre à entendre les parlers régionaux sur les créneaux plus serrés et formalisés des ondes de RDB, Radio des Boutières, lorsque parfois l'emission occitane fait irruption dans la voiture via l'autoradio si par bonheur on traverse pile à ce moment-là le plateau du Mézenc pour descendre vers la vallée du Rhône, ou sur FM43 qui présente dans sa grille de programme une émission similaire.
Mais il a fallu que ce soit ici et comme ça.
- Siam anatz veire leis éoliennes
- Ah ! e acò vos agrada ?
- O, ben, ...

... et je ne me souviens plus de l'appréciation qui suivait, la conversation continuait tranquille et légère comme un ruisseau dans l'herbe ; émerveillée, j'hésitais à rester plantée là, à feindre de regarder rêveuse le rayon du petit électroménager.
Qu'aurais-je pu faire pour que cette conversation ordinaire ne cesse jamais ? Sans doute pas m'arrêter en spectatrice devant la scène pour témoigner aux locuteurs de l'intérêt de l'auditoire... Y prendre part maladroitement avec ma pauvre maîtrise des conjugaisons et du vocabulaire occitans ? Féliciter les auteurs pour cet échange, pour les encourager à poursuivre, alors qu'il relevait pour eux d'une tendance très naturelle qui en faisait tout le charme, et qui semblait n'avoir besoin d'aucun élan extérieur pour l'entretenir... ? Enregistrer ce témoignage ? Ma petite cervelle, mon émerveillement paralysant ne m'ont permis de me souvenir que des bribes de ce parler des environs du Puy-en-Velay, transformé par mes fragiles références du provençal mi-rhodanien/mi-alpin. Hervé Quesnel, Président de l'Institut d'Etudes Occitantes de Haute-Loire, lui, aurait sans doute retenu la forme locale plus complète et avec plus d'exactitude, avec ses tournures de phases propres et ses accents spécifiques sans doute transcriptibles dans la graphie.
- Siam anatz veire leis éoliennes
- Ah ! e acò vos agrada ?
- O, ben, ...
Puis voilà ces souvenirs brodés par des images d'éoliennes tournées par Pascale et Franck sur les versants de la vallée du Rhône et par l'environnement sonore et musical qu'elles ont inspiré à Christèle, par la vision en contreplongée des éoliennes de Saint-Clément au pied desquelles le sentier sur les pas de Nannette Lévesque nous a menés, ou encore par l'apparition des éoliennes se découpant sur l'horizon au sortir des sucs lorsqu'à pied on a rejoint sur la même trace, depuis le Gerbier, par le lieu dit Le Pré du Bois, les grandes prairies qui bordent Le Béage...
Comment faire pour que cela continue, pour que cela ne s'arrête pas, jamais, une langue, un héritage oral... ?
Du vent, que du vent
Not I but the wind that blows through me (Robert Creeley)
Pauvresse, nécessiteuse, colporter le vent à travers soi, sur les crêtes, comme les éoliennes.
Suffit-il d'avoir des gens pour les entendre ces paroles ou ces chants dans le vent ? Ou bien faut-il éviter à tout prix de se trouver en situation de dernier locuteur, privé d'échanges, de personnes capables de vous répondre... muet, ou au contraire moulin à paroles, vous donnant en spectacle, articulant et gesticulant dans le vent, comme les éoliennes.
Je pense à Katlin, qui, ayant quitté la Zélande pour s'installer en France depuis plus de 40 ans prend la précaution d'entretenir son néerlandais en jouant aux mots fléchés dans sa langue maternelle assise sur le perron baigné de soleil de sa maison aux volets bleus, le bleu des yeux de Benjamin son époux. Je pense aussi à Centza (Vincente) qui par son âge se retrouve dans son proche entourage sur l'ancien lieu de son exil dans le Comtat Venaissin en situation de dernière locutrice du parler de la communauté maltaise de Djerba, du fait des disparitions successives de son époux, de ses soeurs et de la famille élargie de sa génération, et qui n'a plus que la musicalité qu'elle donne inconscienmment en parlant à la langue française pour continuer à exprimer sans y penser les traits profonds de son bain linguistique culturel.
Quelle école du vent pour les mots, les chansons, les contes qui nous reviennent en mémoire voire nous échappent parfois lorsqu'on se surprend à parler ou à fredonner comme un automate, un somnambule ? Qui ne font que traverser nos oreilles, une fois ; peut-être trop peu de fois, peut-être la dernière. Qui se transforment des fois, se régénèrent, nourrisent d'autres expressions nouvelles. Quelles intentions faut-il avoir pour mettre tout cela en marche ?

mercredi 26 août 2009

la pauvreté, l'immatériel

1) A la Boulangerie d'un petit port breton (vacanciers riches, retraités et pêcheurs bien moins)
"Bonjour madame, je voudrais un petit pain noir comme celui que j'ai acheté hier
Désolée madame, le pain noir c'est seulement le Dimanche!"

2) Nous sommes partis avec une intention de marche...
emprunter à Nannette Levesque son chemin
la guetter, dans le souffle du vent, dans les voix présentes
je me demandai de quelle manière elle surgirait, quelle trace vraie, d'elle, se ferait entendre
une histoire, un chant qui tournoieraient encore ?

sur le pas de la porte de l'auberge, à la fin de la veillée que Valérie avait si brillamment
convoquée, j'ai entendu la dame aubergiste dire ceci (je crois que tous ces chants et ces paroles en l'honneur de Nannette l'avait émue, mais ce n'est pas d'eux qu'elle a parlé):

"Moi aussi, quand j'étais petite, il y avait une femme qui se présentait à notre porte, une fois l'an, et cela me retourne encore le coeur: elle portait dans son tablier roulé, selon les années,
des châtaignes, ou des noix, ou encore d'autres choses qu'elle avait trouvées en chemin. Parfois, elle n'avait
rien. Ma mère lui donnait du pain, ou une pièce. "

Dans ce pays du Mézenc où j'ai cru comprendre que les gens n'étaient pas très riches, il fallait être bien pauvre pour quitter sa maison et partir mendier sur les chemins, avoir moins que rien.


dans ce moins que rien, les chants et les histoires qui nous retournent le coeur ont fait leur lit.

un "opium du peuple" produit par le peuple lui même (et non par le clergé hier ou la télévision
aujourd'hui)

quelquechose qui calme, un chant qui soutient, une histoire qui rêve,

je ne dis pas que c'était mieux ainsi, mais ce que j'ai entendu: il y a de par le monde des gens
qui chantent par détresse, qui charment par dénuement. Et leurs chants et leurs histoires , leur voix même, ont un son inouï que les artistes, les grands artistes, parviennent à célèbrer.

Nous sommes extrêmement pauvres aujourd'hui de cette pauvreté d'où surgit l'immatériel, extrêmement loin. (dans notre vie communautaire, quotidienne, matérielle)

Les intentions de marche nous en rapprochent pourtant.

(ah ce village atteint après une journée puis quinze kilomètres, où nous allons tous Voir l'épicerie, d'où je ressors avec Une bouteille d'eau que je serre comme un trésor contre mon coeur)

par leur dénuement d'abord: avoir, quand on marche, c'est porter, alors non merci!
par le lien avec ceux qui gardent des parcelles du trésor, il faut en faire des kilomètres parfois,
c'est ce réseau là que nous voulons faire, ceux là que nous voulons entendre.

Aussi, comme avec le bric à brac dévotionnel de Valérie, comme avec "le pain noir du dimanche"nous mesurons le temps,
des choses sont jetées par certains tandis que d'autres courent après
c'est une question de lumière
mais entre ces clichés pris qu'on nomme "hier" "aujourd'hui", il reste les pays qui sont faits aussi d'immatériel

n'est ce pas cela la Trace ?

une densité de blanc inscrite sur le blanc de la neige par le passage d'un seul homme, sa charrette, son cheval au début de l'hiver et qui durera tout l'hiver jusqu'à ce que reviennent les chemins . Une seule trace par village, commune, durcie par la nuit et par le soleil. Et les autres emprunteront au premier son chemin. Ce que nous avons fait.

c'est une chance que la trace disparaisse au printemps, qu'une autre, un peu la même, un peu différente, soit faite l'hiver d'après,
Un chance qu'on sache encore écrire blanc sur blanc, lire, ecouter, chanter, raconter
blanc sur blanc.


















mercredi 1 juillet 2009

bric à brac dévotionnel


A la Brocante du Vieux Singe du Puy-en-Velay on trouve à la pelle des cartons d'ouvrages de dentelle au fuseau, de vieux vinyles cassés, des livres et des seaux débordant de crucifix, images pieuses et autres objets dévotionnels dont chacun doit avoir un nom ici que j'ignore : chapelet, croix, médailles... A croire que l'intérieur des maisons de béates en cours de réaffectation à des usages locatifs aurait été déversé ici, ou que des bandits de grand chemin aux appétits spécialisés auraient très systématiquement capturé les affaires personnelles des pélerins aux détours des chemins de Saint-Jacques, des dentellières sur le pas des portes.
Nannette Lévesque, partant sur les chemins, la tête farcie de mélanges, alimentait, tounait, retournait, selon sa sensiblité, le cabinet de curiosités ambulant d'une femme illétrée de sa condition : merveilles et morales païennes ou pieuses, croyances surnaturelles, coups de bâtons, puissances imaginaires, revers de médaille...
Comme les souris, faisons des cachettes garnies de beaux bouts de tissus, de paille, d'extraits d'ouvrages et de petites graines, où nous blottir et constituer des musées secrets et irraisonnés.

samedi 20 juin 2009

sortie de l'hiver








Parmi les surprises survenues lors d'un imprévu et saisissant hiver en Auvergne est née l'idée d'organiser une marche sur les pas de Nannette Lévesque (1803-1880), conteuse et chanteuse analphabète originaire des sources de la Loire qui a traversé le 19e siècle en prenant les chemins chaque saison, sa vie durant, la tête farcie d'un abondant répertoire, fuyant les conditions sociales ou climatiques difficiles des hauts plateaux voisins du Mont-Gerbier-des-Joncs pour rejoindre à pied des régions plus clémentes de la vallée du Rhône ou les nouvelles cités industrieuses du bassin minier de la Loire.
Marche en hommage aux formes d'oralité et expressions artistiques populaires, aux prises de parole ordinaires lancées comme des feuilles dans le vent des crêtes du Mézenc, esquissées sur les sentiers d'un quotidien qui n'en finit jamais pour autant d'être fantastique.
La marche a eu lieu du 21 au 24 mai 2009, ce fut une aventure de l'imaginer avec quelques amateurs de conte, récit, chant... C'en fut une autre de voir le projet se réaliser. Ce blog collectif a pour objet de voir quelles herbes sauvages ont été foulées à l'occasion de cette marche, et ce qui est poussé entre ou après ces pas...