"Bonjour madame, je voudrais un petit pain noir comme celui que j'ai acheté hier
Désolée madame, le pain noir c'est seulement le Dimanche!"
2) Nous sommes partis avec une intention de marche...
emprunter à Nannette Levesque son chemin
la guetter, dans le souffle du vent, dans les voix présentes
je me demandai de quelle manière elle surgirait, quelle trace vraie, d'elle, se ferait entendre
une histoire, un chant qui tournoieraient encore ?
sur le pas de la porte de l'auberge, à la fin de la veillée que Valérie avait si brillamment
convoquée, j'ai entendu la dame aubergiste dire ceci (je crois que tous ces chants et ces paroles en l'honneur de Nannette l'avait émue, mais ce n'est pas d'eux qu'elle a parlé):
"Moi aussi, quand j'étais petite, il y avait une femme qui se présentait à notre porte, une fois l'an, et cela me retourne encore le coeur: elle portait dans son tablier roulé, selon les années,
des châtaignes, ou des noix, ou encore d'autres choses qu'elle avait trouvées en chemin. Parfois, elle n'avait
rien. Ma mère lui donnait du pain, ou une pièce. "
Dans ce pays du Mézenc où j'ai cru comprendre que les gens n'étaient pas très riches, il fallait être bien pauvre pour quitter sa maison et partir mendier sur les chemins, avoir moins que rien.
dans ce moins que rien, les chants et les histoires qui nous retournent le coeur ont fait leur lit.
un "opium du peuple" produit par le peuple lui même (et non par le clergé hier ou la télévision
aujourd'hui)
quelquechose qui calme, un chant qui soutient, une histoire qui rêve,
je ne dis pas que c'était mieux ainsi, mais ce que j'ai entendu: il y a de par le monde des gens
qui chantent par détresse, qui charment par dénuement. Et leurs chants et leurs histoires , leur voix même, ont un son inouï que les artistes, les grands artistes, parviennent à célèbrer.
Nous sommes extrêmement pauvres aujourd'hui de cette pauvreté d'où surgit l'immatériel, extrêmement loin. (dans notre vie communautaire, quotidienne, matérielle)
Les intentions de marche nous en rapprochent pourtant.
(ah ce village atteint après une journée puis quinze kilomètres, où nous allons tous Voir l'épicerie, d'où je ressors avec Une bouteille d'eau que je serre comme un trésor contre mon coeur)
par leur dénuement d'abord: avoir, quand on marche, c'est porter, alors non merci!
par le lien avec ceux qui gardent des parcelles du trésor, il faut en faire des kilomètres parfois,
c'est ce réseau là que nous voulons faire, ceux là que nous voulons entendre.
Aussi, comme avec le bric à brac dévotionnel de Valérie, comme avec "le pain noir du dimanche"nous mesurons le temps,
des choses sont jetées par certains tandis que d'autres courent après
c'est une question de lumière
mais entre ces clichés pris qu'on nomme "hier" "aujourd'hui", il reste les pays qui sont faits aussi d'immatériel
n'est ce pas cela la Trace ?
une densité de blanc inscrite sur le blanc de la neige par le passage d'un seul homme, sa charrette, son cheval au début de l'hiver et qui durera tout l'hiver jusqu'à ce que reviennent les chemins . Une seule trace par village, commune, durcie par la nuit et par le soleil. Et les autres emprunteront au premier son chemin. Ce que nous avons fait.
c'est une chance que la trace disparaisse au printemps, qu'une autre, un peu la même, un peu différente, soit faite l'hiver d'après,
Un chance qu'on sache encore écrire blanc sur blanc, lire, ecouter, chanter, raconter
blanc sur blanc.