dimanche 10 janvier 2010

proverbe

je questionnai Léon, le trésor vivant , dernier piqueur de genêt:

mais alors, comment faites vous, quand vous posez les lauzes ?
vous assurez vous de trois points sur lesquels chaque pierre doit reposer ?
posez vous à l'oreille ?

- ah, Madame, si vous voulez vraiment savoir, il faut venir le faire!
Un métier ça ne se vole pas, ça s'apprend !

mercredi 6 janvier 2010

pas mieux mauvais


Si on passe par là sous les arbres, c'est pas mal : un peu de neige dure sur le chemin, mais c'est granuleux sous la semelle, comme des petits crampons de gel qui sortiraient de la terre, ça ne glisse pas.
Si on passe par là juste un peu plus loin, c'est pas mieux mauvais, mais c'est tout différent, la neige devient plus poudreuse, c'est silencieux et relaxant de marcher dessus.
Quand on arrive à cet endroit, ça se complique, on voudrait pouvoir faire le tour du Mont, mais sur les crêtes la neige s'amoncelle en congères plus hautes, on a déjà de la neige jusqu'au-dessus du genoux et on ne progresse presque plus. Pourtant le soleil rasant fait briller la glace prise dans les pailles et les épis des graminées qui se dressent encore sur le bord du chemin et on aimerait rester sur ces hauteurs où la neige fut plus abondante. Alors, on se rabattrait vers la descente ? On reviendrait sur ses pas ? - Ah... on n'en a pas vraiment envie !
Bon, on prend garde de ne pas glisser tout de même en redescendant, la neige est tassée et gelée sur le chemin, on dévale, on marche plutôt sur le bord pour avoir un peu de prise au sol.
Tout paraît si grand, l'horizon, quand on n'a pas à se soucier de savoir où on met les pieds mais qu'on ne connaît pourtant pas déjà le chemin. Et si des fois on le connaît déjà un peu, la lumière nouvelle de chaque saison le transfigure.
Quand on voit arriver la neige à nouveau sur le Mézenc par un vent du sud, on fait vite ce qu'on a à faire à l'extérieur et on se replie dans un endroit sûr, sans broncher, on ne se risque plus dehors comme ça. Qui sait ce qui adviendrait si le vent et la neige se mettaient à danser ensemble jusqu'à nous retourner la tête sens dessus dessous, "quand ça burle, comme on dit ici : on ne voit plus ni ciel ni terre".
Alors il peut se trouver que des silhouettes s'approchent des maisons, on se dit - qu'est-ce que ça va être, ces personnes solitaires qui pointent leur nez à la vitre dans le froid à la tombée de la nuit ? Jeanne, l'hôtesse, maîtresse de maison, se dresse attentive devant la personne qui toque discrètement pour demander de l'aide. C'est chaque fois comme une nouvelle histoire qui commence. La personne salue l'assemblée, s'installe un temps pour se réchauffer, n'expose pas d'emblée la situation mais s'insère progressivement dans la discussion des personnes qui l'accueillent, le temps que le corps se réchauffe, que les corps s'acclimatent. A petits pas se déroule le récit qui emprunte lui aussi mille et mille chemins, dialogue. En reconstituant la situation elle fait ainsi aussi du coup en transparence et par bribes suggestives état de sa vie et de ce qui la tient debout, de ce qui l'a conduite jusqu'ici, à demander un peu d'assistance, de quoi se réchauffer les doigts autour d'un café. On écoute attentivement, les oreilles béantes comme des croisées d'ogive et ce qu'on entend raisonne en nous à tous les étages, on a les yeux vifs comme ceux d'un héron pour ne pas en perdre une goûte... le temps que la situation soit claire pour tous, qu'on sache à qui on a à faire peut-être, enfin une petite idée quoi, ou une première impression, savoir surtout quels gestes il va falloir mettre en branle. Prendre une lampe, voir s'il y a moyen ensemble de dégager les gens de l'ornière, gagner un logis, trouver ensemble un dépannage, sauver du gel ce qu'il y a à sauver...

Et marchant ainsi dans ces traces ou sur ces plages vierges de grand blanc on se prend à rêver qu'on pourra entendre peut-être ici mille et mille expressions pour parler de la neige, des émotions et des transports qu'elle empêche ou qu'elle occasionne, des voyages lancés, relancés, arrêtés, avortés, stoppés net, recommencés, des dépannages, des accidents, des risques mesurés ou encourus, bref, autant d'histoires et de mots sur la neige que s'en racontent parfois sur la chasse les chasseurs, sur les farces les farceurs, sur l'amour les beaux parleurs... à force de traîner ses guêtres par ici.