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L'avons tant cherchée
Cette sauvagerie que la Provence a à dire au monde aujourd'hui.
Où se cache-t-elle ? Dans quels branchages est-elle accrochée ?
Cette parole processuelle, cette parole dans les actes.
Dans quel fourré s'est-elle tapie ?
Et comment la Provence écoute maintenant ?
On sait comment elle accueille, celui qui arrive, touriste le plus souvent.
On sait comment sa tradition de l'hospitalité, si jamais elle a déjà été mise à nu, est devenue un réflexe commercial, une façon de tirer un moyen de vivre des beautés du paysage, des villages classés, du chant des cigales, du gîte à tout va construit dans le moindre recoin de lapinière, et du bleu hyperchloré des piscines qu'il est devenu si difficile d'éviter quand on veut flâner par les chemins de ce pays, tandis qu'il n'y a plus une goutte d'eau dans le lit de ses rivières ni de bruit dans les fontaines.
Alors comment la Provence écoute ? Comment elle s'engage dans la parole et l'échange ?
Celui qui arrive, gare sa voiture, prend une photo du champ de lavande, pousse le portail d'un beau-mas-authentique-pierres-apparentes-poutres-apparentes-climatisation-roses-trémières-piscine-avec-nage-contre-courant-12mètres-nous-contacter, quelle surprise lui réserve-t-elle cette Provence qui prétend lui ouvrir son coeur ?
A les entendre, certains des Provençaux d'aujourd'hui que nous avons croisés, ce à quoi semble s'attendre l'hôte provençal dans sa panoplie moderne, en tous cas dans le récit qu'ils en font, c'est à un bon nouveau dernier canulard, né du spectacle de la désadaptation du touriste dans le tableau de la petite communauté villageoise, composée bien souvent d'anciens touristes pour la plupart, des taches qu'il va laisser dans ce tableau, par maladresse ou mauvaise interprétation du mode de vie local, et qui ne vont pas manquer d'amuser la galerie.
Mais il ne passe pas toujours que des touristes sur la terre. Et toutes les voies empruntées pour mener d'un point à l'autre, d'un homme à l'autre, ne sont peut-être pas toujours aussi banalisées.
En marchant vers Le Contadour, nous avons passé des moments à découvrir comment nous nous parlions et comment nous nous écoutions, à échanger quelques chants, contes, airs de rigaudons, et des galéjades, vraiment beaucoup de galéjades et de ces nouveaux récits épiques sur les aventuriers d'aujourd'hui partis à la découverte de la Provence des catalogues et des magazines, sur - ou quelques fois par - ceux qui gagnent leur vie en y travaillant comme ils peuvent, parfois sur le dos des autres, parfois à la force de leurs propres poignets.
Ces moments d'échange, de silence, et d'observation de comment nous nous écoutions et de comment nous nous parlions, étaient, sans le vouloir et sans le dire, des moments où s'édifiaient nos visions de ce que cette Provence devient, à travers des récits qui s'inventent en se partageant, au contact de ces lieux-carte-postale, tellement médiatisés qu'on pourrait les croire familiers, et tellement vendus à jamais qu'on n'espère des fois plus pouvoir en apprendre et en attendre grand chose.
Nous avons traqué comme des bêtes ceux qui restent encore à se forger le tempérament au vent de ce pays, sans plier sous le joug plus accablant de son image commerciale. Et nous avons réussi à dessiner un chemin sur la carte pour aller à pieds des uns jusqu'aux autres, rendre visite. On a vu au travers de cette invitation à la marche et à des veillées de conte, de chant, de musiques, de récits produits ensemble et d'écoute, comment chacun, parfois avec beaucoup d'ingéniosité et de travail, s'accommode une niche en Provence, et tente de préserver en ce lieu comme un nid de confort moral entre soi et les autres, un refuge.
Quels sens ont toutes ces galéjades ? Quelles leçons de vie les ont déversées dans les formes modernes du récit populaire des sociétés provençales d'aujourd'hui ? Comment les traditions contées, chantées, et les productions littéraires d'un temps pas si lointain viennent heurter ou se frotter à ces récits d'aujourd'hui ? Et de quelles formes de sursaut, de distance et d'indépendance d'esprit les un(e)s et les autres veulent-elles ou veulent-ils témoigner ?
Photographie : Lionel Marchetti, 2010.